Trois questions à Julien Hosmalin

par la rédaction

Sans pitié de Julien Hosmalin (en salles).

Entretien avec le réalisateur du très beau film Sans pitié, à découvrir actuellement en salles, et dont la critique signée Xavier Leherpeur est à lire dans notre numéro de janvier-février 2026.

Le registre du thriller est magnifiquement mis en pratique dans le film. Ce qui est d’ailleurs assez rare dans le cinéma français contemporain. Cela vous semblez essentiel d’y revenir ? Quel était d’ailleurs le point de départ qui a motivé votre désir ?

Oui, c’était essentiel pour moi. J’ai toujours eu le sentiment que le thriller, en France, avait été un peu délaissé ou cantonné à des formes très codifiées, alors que c’est un registre incroyablement riche pour raconter des histoires humaines, intimes, et profondément émotionnelles. Le thriller permet une tension permanente, mais surtout une immersion sensorielle qui met le spectateur dans un état presque physique.

Le point de départ de Sans pitié n’était pas l’envie de “faire un thriller” au sens genre pur, mais de raconter une histoire de fraternité abîmée, de culpabilité et de violence héritée. Le thriller s’est imposé comme la forme la plus juste pour traduire cette urgence intérieure, cette spirale dans laquelle les personnages sont enfermés. J’avais envie d’un film tendu, viscéral, où le danger n’est jamais loin, mais où chaque scène est avant tout portée par l’émotion et les relations humaines. Revenir au thriller, pour moi, c’était aussi une manière de renouer avec un cinéma français plus organique, plus sombre, qui ose la noirceur sans jamais perdre de vue ses personnages.

Il y a un soin accordé à la photographie. Comment avez-trouvé travailler cet aspect là qui donne une texture unique au film ?

J’attache un intérêt très grand à la photographie d’un film. C’est un langage à part entière, au même titre que les acteurs ou le montage. Je n’ai jamais eu peur de proposer des choses radicales, avec un parti pris fort, parce que je crois profondément que la forme n’est pas un ornement, mais le cœur même de la mise en scène. Dans le cinéma français contemporain, j’ai parfois le sentiment que l’image est un peu laissée de côté, presque délaissée, comme si affirmer une vraie recherche formelle devenait suspect ou vulgaire. Or, pour moi, c’est tout l’inverse : la photographie est essentielle pour faire plonger le spectateur dans un univers, pour lui faire ressentir physiquement ce que vivent les personnages. Sur Sans pitié, la photographie a été pensée très en amont, comme une matière vivante du film. Avec le chef opérateur, on a cherché une image organique, rugueuse, parfois instable, qui traduise l’état intérieur des personnages autant que la violence sourde du monde qui les entoure. Je ne voulais pas d’une image “jolie”, mais d’une image « juste » et qu’elle engage, qu’elle trouble, et qu’elle fasse exister pleinement l’univers du film.

Le film s’inspire en partie de votre propre vécu. Comment avez-vous équilibré votre histoire personnelle et la fiction ?

Oui, effectivement, ce film parle en partie de la relation très forte que j’ai pu avoir avec mon grand frère, qui, d’une certaine manière, m’a élevé en tant qu’homme. Il y a là quelque chose de fondateur pour moi, un lien très fort, fait à la fois de protection, d’admiration, de dépendance aussi, et parfois de silences. Mais malgré un point de départ très personnel, je n’ai jamais voulu faire un film autobiographique. Ce qui m’intéressait, c’était de partir d’émotions, de sensations, de blessures que je connais, puis de les transformer par la fiction. Le cinéma permet justement cette mise à distance : on peut dire des choses très intimes sans être dans le récit de soi.L’équilibre s’est fait en laissant le vécu nourrir la matière émotionnelle du film, mais en construisant ensuite une véritable narration, avec ses règles, ses enjeux, sa dramaturgie. Les personnages ne sont pas des doubles de moi, ils sont des figures de fiction, mais traversées par des sentiments très réels. La fiction m’a permis d’aller plus loin que le réel, d’amplifier certaines situations, d’assombrir ou de condenser les choses, tout en restant sincère. Je crois que c’est là que le cinéma devient juste : quand l’intime se transforme en quelque chose d’universel, que chacun peut s’approprier, sans avoir besoin de connaître l’histoire personnelle du réalisateur.

Le casting est très très fort. Comment cela s’est-il passé ?

Le casting a été très compliqué, parce que le développement du film a duré huit ans. Pour un premier film, trouver des comédiens prêts à prendre ce risque-là, à s’engager sans filet, ça demande énormément de patience. Il y a eu beaucoup d’attente, de doutes parfois, et l’impression que le film devait trouver ses acteurs au bon moment. Je dois énormément à Nassim Liès, qui a joué un rôle décisif. C’est lui qui, à un moment donné, m’a présenté Tewfik Jallab et Adam Bessa. Cette rencontre a vraiment tout changé. Une fois que j’ai échangé avec eux, que le lien s’est créé et qu’ils ont accepté le projet, j’ai eu le sentiment que les planètes s’alignaient enfin. Leur engagement a rendu le film possible. À partir de là, tout s’est débloqué : le financement, le tournage, l’énergie collective. Sans pitié existe avant tout grâce à cette confiance-là, à ce moment précis où des acteurs ont décidé de croire en un premier film et de s’y engager pleinement.

THOMAS AIDAN