La Tentazione : entretien avec Nicolangelo Gelormini
par la rédaction
La Tentazione (en salles chez Destiny Films)
Ce film que l’on garde longtemps en mémoire vient de trouver le chemin des salles, depuis aujourd’hui. L’occasion d’échanger avec son réalisateur, Nicolangelo Gelormini.
Quel a été le point de départ de cette histoire ? Pourquoi avez-vous choisi de vous pencher sur ce fait réel ?
Tout commence par un court-circuit émotionnel et social. Le film s’inspire librement d’un fait réel survenu en Italie en 2016, qui a profondément ébranlé l’opinion publique : l’affaire Gloria Rosboch. Cependant, j’ai abordé ce projet cinématographique avec la volonté, non pas simplement de relater un fait divers, mais de mettre en lumière ce qui se cache derrière les apparences. Je ne souhaitais pas réaliser un simple film de « fait divers », mais explorer ce que cette affaire a fait remonter à la surface : le lien fragile, déséquilibré, voire presque interdit, entre une enseignante timide et infantilisée — qui ne s’est jamais autorisée à vivre une histoire d’amour — et son élève, un garçon séduisant et inaccessible. Ce dernier a tout misé sur son image, sans autre ambition que de quitter la province et d’amasser de l’argent (soutenu en cela par une mère exerçant une forme de coercition subtile, interprétée avec brio par Jasmine Trinca). Ce qui m’intéressait, c’était d’explorer l’abîme éthique et émotionnel dans lequel basculent les protagonistes, et de montrer comment le désir de rédemption sociale peut se transformer en une force destructrice.
Valeria Golino est impressionnante dans ce rôle. Comment s’est déroulée la préparation avec elle, notamment pour travailler cette ambiguïté, qui est très intense dans le film ?
Travailler avec Valeria Golino est un privilège rare pour un réalisateur. Elle a le don de révéler le meilleur chez quiconque la regarde. Elle possède un magnétisme naturel, mais pour incarner Gioia, elle a dû se livrer à un immense travail de soustraction, acceptant de porter les traits d’une femme empreinte de retenue, presque invisible à ses propres yeux. Notre préparation a été un cheminement fondé sur une confiance mutuelle absolue. Nous avons exploré en profondeur l’ambiguïté des silences, la manière dont Gioia se déplace, ainsi que son besoin constant de se soustraire au regard d’autrui (à l’exception notable de ses parents). En partant de son apparence physique — sa coiffure, les prothèses qui ont permis de la transformer totalement — Valeria a réussi, grâce à son talent immense et à son courage, à donner vie à un personnage à la fois léger et lourd, poignant et authentique, qui évolue sur le fil du rasoir. Je connais peu d’actrices qui auraient accepté de prendre un tel risque à mes côtés. Par ailleurs, le film ne repose pas sur une dynamique binaire « victime/bourreau » au sens classique ; il explore plutôt une zone grise où le besoin d’amour se confond avec la manipulation et le frisson de se sentir vivant. Valeria a su traduire cette tension émotionnelle de manière profondément viscérale, conférant une dignité, même aux fragilités et aux facettes les plus sombres du personnage.
La solitude recèle quelque chose d’intéressant. En quoi est-elle révélatrice de notre époque ?
La solitude constitue la colonne vertébrale de tout le film. Je crois que La Tentazione témoigne profondément de notre temps, précisément à travers cet isolement. Nous vivons aujourd’hui dans une ère hyperconnectée, et pourtant tragiquement isolée. Les personnages évoluent dans un cadre domestique ou provincial qui se transforme en prison de l’âme. La solitude de Gioia est celle d’une femme qui n’a jamais vraiment connu l’amour en dehors de l’étreinte étouffante de sa famille. C’est pourquoi elle se réfugie dans la littérature : elle enseigne le français et lit avec assiduité Madame Bovary de Gustave Flaubert, projetant ses propres manques sur les tourments intérieurs d’Emma. Elle cherche, à travers ce personnage et ses illusions romantiques, une échappatoire idéale à sa propre « cage dorée », sans réaliser que cette fuite même la rendra vulnérable. Tandis qu’elle se noie dans ce vide affectif, comblé uniquement par les livres, la solitude du jeune Alessio — interprété avec une intensité sublime et ambiguë par Saul Nanni — relève, quant à elle, du cynisme d’une génération (pas toute entière, heureusement) qui ne mesure les relations humaines qu’à l’aune de leur valeur économique et de la quête, à tout prix, d’une ascension sociale. Lorsque ces deux solitudes, distinctes et désespérées, se rencontrent et tentent d’échanger à travers les mots de Flaubert, une reconnaissance mutuelle devient inévitable, malgré l’écart d’âge et les différences sociales qui les séparent.
Le film est quelque peu politique et sort des sentiers battus.
Oui, tout à fait. C’est un choix que j’assume pleinement et que j’estimais nécessaire. À mes yeux, le cinéma ne doit pas chercher à complaire au spectateur ni à le rassurer par des structures narratives conventionnelles. Il doit divertir — et, si possible, amuser — mais aussi déranger et susciter des interrogations. La dimension politique du film ne réside pas dans l’idéologie, mais plutôt dans la manière dont est observée une relation aussi asymétrique ; une observation servie par une mise en scène qui n’hésite pas à emprunter à différents genres — la comédie, le drame, le film noir — tout en rejetant les codes d’un genre unique et rassurant. Par ailleurs, présenter ce film comme une œuvre traitant d’un manque d’éducation émotionnelle constitue, en soi, un acte politique. Les tragédies que nous relatons découlent d’une absence d’outils émotionnels. Si les protagonistes avaient bénéficié, durant leur jeunesse, d’une véritable éducation émotionnelle et sexuelle, les choses auraient pu prendre une autre tournure : qui sait si Gioia n’aurait pas appris à déceler la manipulation à temps, et si Alessio n’aurait pas trouvé une autre voie, évitant ainsi de devenir un monstre ? La forme visuelle et narrative reflète cet écart par rapport à la norme, cherchant à traduire la complexité d’une réalité intrinsèquement inconfortable. C’est pourquoi je souhaite que le spectateur quitte la salle avec la certitude que ce dont il a été témoin ne relève ni du simple fait divers, ni du simple thriller, mais qu’il s’agit du naufrage silencieux de deux âmes qui n’ont jamais appris à véritablement vivre l’une avec l’autre.