Conversation avec Paolo Moretti (Fondazione Prada)

par la rédaction

Paolo Moretti au coeur du CinemaGodard, dans la Fondazione Prada.

Un an après le lancement du Fondazione Prada Film Fund, quel bilan en tirez-vous ?

Il est encore tôt pour tirer un véritable bilan. Nous pourrons le faire plus précisément sur le moyen terme, lorsque les projets soutenus auront été terminés, présentés, et que nous pourrons mesurer plus concrètement l’effet du fonds sur leur trajectoire. Cela étant dit, cette première année nous semble avoir confirmé la pertinence du projet. Le Film Fund est né du constat qu’un grand nombre de projets artistiquement ambitieux, portés par des cinéastes importants ou par des voix émergentes particulièrement fortes, se trouvent aujourd’hui dans des situations de financement de plus en plus complexes. Le fonds a été pensé pour aider un projet à franchir une étape, consolider un plan de financement et, nous l’espérons, renforcer sa visibilité auprès d’autres partenaires potentiels. Au vu de la réponse reçue et du nombre de projets déposés, ce premier cycle nous a également montré que la Fondazione Prada pouvait occuper une place singulière dans l’écosystème du cinéma contemporain : non pas en se substituant aux mécanismes existants, mais en apportant un soutien complémentaire, ouvert, libre, exigeant, et attentif à des projets qui ne trouvent pas toujours facilement leur place dans les cadres traditionnels.

Comment se déroule concrètement l’attribution de ce fonds ?

Le fonds fonctionne sur la base d’un appel à projets, ouvert aux longs métrages de fiction et documentaires, sans restriction géographique, thématique, stylistique ou linguistique, ni condition liée au parcours des cinéastes. Il est possible d’inscrire un projet à différents stades : développement, production ou post-production. Chaque phase a ses propres critères d’éligibilité. Les candidatures sont déposées par les sociétés de production. Elles sont ensuite étudiées par un comité international de lecteurs et consultants, puis discutées au sein d’un comité de sélection qui prend les décisions finales. Nous regardons bien sûr la qualité artistique du projet, l’originalité de la proposition et la vision du cinéaste, mais aussi la situation concrète du film : son état d’avancement, sa structure de production, son équilibre financier, et la manière dont le soutien du Film Fund peut réellement contribuer à son développement ou à sa finalisation. À partir de ce travail de lecture, nous identifions progressivement les projets qui correspondent à l’esprit du fonds, tout en respectant certains critères de faisabilité. La décision finale revient au comité de sélection, dont je fais partie, et qui est composé de Miuccia Prada, Présidente et Directrice de la Fondazione Prada ; Giuliana Bruno, Professor of Visual and Environmental Studies à Harvard University ; Violeta Bava, programmatrice et productrice ; Chiara Costa, Head of Programs de la Fondazione Prada ; et Rebecca De Pas, Project Manager du Film Fund et programmatrice. Il est important de préciser que la Fondation n’intervient pas comme coproducteur. Le fonds n’a pas vocation à peser sur les choix artistiques des cinéastes, mais à soutenir les projets à un moment où cette intervention peut avoir un effet concret.

Quels types d’œuvres ou de cinéastes la Fondation souhaite-t-elle soutenir ? Y a-t-il des guidelines précises ou des critères ?

Nous avons souhaité que le Film Fund reste très ouvert. Il ne s’agit pas de définir à l’avance une forme idéale de cinéma que le fonds devrait défendre. Il y a des critères d’éligibilité précis, notamment en ce qui concerne la société de production, le stade du projet et le pourcentage de financement déjà confirmé. Mais une fois ces conditions réunies, l’évaluation porte avant tout sur la dimension artistique du projet. Nous sommes attentifs à des films qui témoignent d’une forme de recherche, d’une vision forte, d’une originalité de langage ou de récit. Cela peut concerner des cinéastes déjà reconnus comme des voix émergentes, des films de fiction comme des documentaires. Je crois qu’il serait contradictoire, pour un fonds de cette nature, d’imposer des guidelines esthétiques trop strictes. L’idée est plutôt d’accompagner une pluralité de propositions, à condition qu’elles soient portées par une exigence réelle et qu’elles correspondent à l’esprit d’ouverture et de recherche qui, depuis plus de trente ans, caractérise l’engagement de la Fondazione Prada vis-à-vis de la création contemporaine. À ce propos, je trouve que notre première sélection est plutôt représentative de la sensibilité du fonds.

Vous êtes directeur cinéma de la Fondazione Prada avec le Cinema Godard. Comment définiriez-vous votre relation avec cette institution ?

Ma relation avec la Fondazione Prada s’est construite dans un dialogue extrêmement ouvert et dans une liberté assez rare dans le contexte institutionnel actuel. La Fondazione me permet de développer une programmation avec une réelle autonomie, tout en l’inscrivant dans un cadre très stimulant, où les échanges avec les autres secteurs de la Fondation sont réguliers. Le Cinema Godard, désormais baptisé ainsi en hommage à Jean-Luc Godard, dont la Fondazione accueille la seule installation permanente ouverte au public signée par le cinéaste, est un espace qui permet précisément ce type de circulation. Nous travaillons sur le cinéma contemporain, l’histoire du cinéma, les restaurations, les rencontres avec les cinéastes, mais aussi sur des projets curatoriaux qui peuvent entrer en résonance avec les expositions, d’autres événements, et d’autres formes de création. Le Film Fund prolonge ce travail en déplaçant notre point d’intervention. Il ne s’agit pas seulement de montrer les films, mais de contribuer, plus en amont, à leur existence même. Cette continuité me semble importante, parce qu’elle donne à l’engagement de la Fondazione Prada dans le cinéma une dimension encore plus complète : programmation, transmission, dialogue avec les artistes et soutien direct à la création.

Le cinéma contemporain, bien que passionnant, connaît des tumultes. Comment voyez-vous l’avenir ?

Je pense qu’il faut éviter de confondre la situation du secteur avec l’état du cinéma lui-même. Le secteur traverse effectivement une période très instable : les financements sont plus difficiles, la distribution se transforme, les salles doivent réaffirmer leur place, et beaucoup de films exigeants ont du mal à trouver les conditions nécessaires pour exister et rencontrer leur public. Mais le cinéma, lui, ne me semble pas appauvri. Au contraire, je suis souvent frappé par la vitalité des formes, par la liberté de certains cinéastes, par la manière dont des films très différents continuent à déplacer notre regard. Ce qui manque parfois, ce ne sont pas les œuvres, mais les structures capables de les accompagner correctement. L’avenir dépendra donc beaucoup de la capacité des institutions, des festivals, des salles, des écoles, des cinémathèques et des fonds à défendre cette diversité de manière concrète. Il ne suffit pas de célébrer le cinéma contemporain lorsqu’il arrive jusqu’à nous ; il faut aussi agir sur les conditions qui permettent aux films d’être écrits, produits, finalisés, montrés et transmis. Je reste donc inquiet sur certains aspects économiques et institutionnels, mais très confiant dans la vitalité artistique du cinéma. Et je crois que notre responsabilité, aujourd’hui, est de faire en sorte que cette vitalité ne soit pas étouffée par des logiques de plus en plus restrictives.

THOMAS AIDAN