REVUE BIMESTRIELLE DE CINÉMA

CRITIQUES

SUNSET

László Nemes (en salles le 20 mars)

Mystères de Budapest

Par Jérôme d'Estais

Après la tragédie de la Shoah et la quête du FILS DE SAUL (2015), László Nemes choisit, pour son deuxième film, de s'atteler à la chute de l'empire austro-hongrois et, avec elle, de l'Europe toute entière, à la veille de la Première Guerre mondiale, à travers la course d'obstacles d'une opaque et minérale héroïne (à qui Juli Jakab prête ses mille visages), relais et témoin de l'Histoire en train de se faire et de se défaire, collée au plus près par une caméra qui, comme celle-ci accompagnait Saul dans le premier opus du réalisateur, ne la lâche jamais d'une semelle, laissant la menace se profiler hors champ, dans un mélange flou d'ombres et de clarté. Que ce soit dans les dédales d'une Budapest peuplée de fantômes, Babel où on parle toutes les langues sans plus n'en comprendre aucune (beau travail sur la bande sonore gorgée de murmures et de cris sourds), lors d'une fête dans un domaine mystérieux rappelant celui du Grand Meaulnes (Alain Fournier), dans les antichambres d'une orgie impériale kubrickienne ou dans le hall et les étages de ce magasin de chapeaux de luxe ayant appartenu à ses parents disparus, décor en stuc, entre ordre et chaos, d'un Monde s'émiettant, Irisz, rejetée par tous, mais entêtée face aux silences et aux mystères, court, monte, fend la foule, en mouvement perpétuel, dans cette valse sans fin, à la recherche d'un frère mystérieux dont il se dit qu'il pourrait être à la fois assassin, anarchiste, voire parricide.

Entre souvenirs sépia, conte de la Mitteleuropa et cauchemar prémonitoire, le film danse d'abord, avant de trébucher ensuite, un peu comme cette inconnue que restera Irisz jusqu'au bout de cette trame vaporeuse aux fils si transparents qu'ils en deviennent parfois apparents, comme si Nemes se mettait, au milieu du film, à fabriquer du mystère et du mouvement à la chaîne, au fur et à mesure que ses personnages se dévitalisent, que les creux du récit menacent de les engloutir… Et pourtant, tout souffreteux qu'il est de ses entêtements fiévreux, de ses longueurs qui le grignotent, de ses certitudes de toc sous lesquelles guette le doute, SUNSET remporte finalement la bataille. Non grâce au nuage de fumée artificielle qu'il a voulu créer pour faire diversion, mais justement par ce fétichisme morbide des images ressassées, ce masochisme suicidaire à ne jamais vouloir quitter cette ronde sans fin ni but, qui finit par épuiser le spectateur, par l'annihiler avant de l'absorber, lui, soudain clairvoyant devant cet opéra immersif de violence que dévoilent les torches dans la nuit, ce combat expressionniste entre l'ombre et la lumière devenu le sien et qu'il pressent perdu d'avance, dorénavant conscient que cette même aurore que tous croyaient apercevoir n'était en réalité, pour reprendre les mots de Zweig dans Le Monde d'hier, « que la lueur de l'incendie qui allait embraser le monde ».

 

N°21 — En kiosque le 7 mars

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