REVUE BIMESTRIELLE DE CINÉMA

© Dominik Fusina Art Photography

Bloc-note n°3

6 et 7 septembre

EMBELLIE PASSAGÈRE

Cinq jours après son ouverture, la Mostra navigue toujours entre deux eaux, alternant productions consensuelles, faux films sociaux avec vedettes en quête de crédibilité dramatique et œuvres plus convaincantes.

 

Débarrassons nous d’emblée des sujets qui fâchent. Et en particulier Una Famiglia de Sebastiano Riso (découvert en 2014 à la Semaine de la critique avec Mezzanotte). Un sous frères Dardenne qui ne cherche même pas à donner un peu de personnalité à ce flagrant emprunt pour ne pas dire plagiat. Une femme (Micaela Ramazzotti) vit sous la coupe d’un homme menaçant (Patrick Bruel dans le fameux contre emploi) qui la pousse à un commerce illicite de son corps. C’est par pur respect des futurs spectateurs que ce résumé cache le véritable enjeu sociétal de cette fiction. Sujet qui embrase régulièrement les débats parlementaires et récemment le pavé mais qui est abordé ici avec un relent de jugement moralisateur. Le scénario ne cessant de rajouter de très inutiles couches à ce club sandwich étouffe crétin du misérabilisme glauque. Mais le pire reste encore le traitement formel. Une sorte de faux néoréalisme avec caméra à l'épaule qui n'est qu'un artifice complaisant permettant à Riso d'enfoncer le clou de l'intrusif et se permettre quelques gros plans insistants pour ne pas dire douteux.

   UNA FAMIGLIA

Plus léger mais qui aurait pu s’abstenir de finir sur une note discutable en forme de vrai faux plaidoyer pour l’autojustice) Three Billboards outside Ebbing, Missouri de Martin McDonagh l’auteur de Bons baisers de Bruges. Après Clooney, encore un émule des frères Coen qui, à partir de l’histoire d’une femme louant pour un an trois panneaux publicitaires dans le but de rappeler au shérif local qu’il n’a toujours pas résolu de meurtre sordide de la fille de notre héroïne, tente de jouer à la fois la carte du polar, de la dénonciation (prudente) des états blancs pur jus aux États-Unis et d’un humour qui se voudrait désespéré mais vire trop souvent au cynisme. Habile mais un peu trop écartelé entre ses diverses écritures pour tenir l’équilibre sur la durée. Et dans le rôle principal (et parfaitement calibré pour un Prix d’interprétation) la formidable Frances McDormand.

   THREE BILLBOARDS OUTSIDE EBBING, MISSOURI

On retiendra surtout quelques heures avant le départ le passionnant Ex Libris, documentaire de Frederick Wiseman. Une immersion de plus de trois heures dans les arcanes de la New York Public Library et ses nombreuses antennes disséminées dans différents quartiers de la Grande Pomme. Une institution à la fois privée et publique dont le cinéaste montre le rôle actif dans l’infrastructure sociétale et civique d’une ville symbole de la résistance (difficile de ne pas y penser lorsqu’on l’on voit le film) à la politique de Donald Trump.

   EX LIBRIS

Et enfin The Third Murder de Hirokazu Kore-eda qui, après le magnifique Après la Tempête, se mesure au polar cérébral. Un homme s’accuse d’un meurtre. Toutes les preuves l’accablent. Mais l’affaire titille la conscience d’un avocat dont le père avait autrefois déjà défendu le prévenu. Une intrigue (un rien trop peut-être) arachnéenne mise en scène avec une belle virtuosité et écrite un sens raffiné de la complexité psychologique.

   THE THIRD MURDER

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Bloc-note n°2

3 au 5 septembre

APRÈS LA PLUIE...

Dans la quête souvent stérile – mais à laquelle sacrifient tous les grands festivals internationaux – de stars susceptibles de fouler le tapis rouge sous les hourras de la foule et le crépitement des flashs, la Mostra avait convié en grandes pompes deux films américains. C'est tout à fait son droit. Comme c'est le notre de questionner la pertinence de les présenter en compétition tant la faiblesse de leur niveau est patent.

Et tout d'abord Suburbicon de Georges Clooney. Malgré la présence au générique de la définitivement sublime Julianne Moore, le film ploie et rompt très vite sous le poids de ses hommages et de ses ambitions avortées. Dans les années 1960, une banlieue wasp, laboratoire modèle de la culture blanche américaine, est le théâtre d'émeutes raciales et de violents crimes de sang. Georges Clooney s'essaie à la fois au polar hitchcockien, au film noir sardonique et au pamphlet politique. La sanction est sans appel : aucun de ces genres ne lui convient.

   SUBURBICON

Autre film à casting imposant The Leisure Seeker de l'italien Paulo Virzi, tourné aux États-Unis avec Donald Sutherland et la toujours magnifique Helen Mirren. Mais ce tandem de charme ne peut rien faire face à un scénario aussi prévisible que cousu à la grosse corde de chanvre du cliché. Alors que l'Amérique s'apprête à voter pour son nouveau président (contexte politique nullement exploité), un couple de septuagénaires largue ses amarres et ses enfants décontenancés pour s'offrir un road movie à bord d'un camping car. Un sans doute dernier tour de piste puisqu'elle est atteinte d'un cancer et lui d'Alzheimer. Un "roulez jeunesse perdue" sans surprise mis en scène par l'auteur du fort oubliable Folles de joie avec la vélocité d'un déambulateur.

   THE LEISURE SEEKER

Fort heureusement, réveillant un trop bref instant cette sélection souffreteuse, Robert Guediguian nous a offert l'un de ses plus beaux opus. Tchéckovien, mélancolique, lucide mais nullement résigné, son film La Villa, qui narre les retrouvailles d'une fratrie lorsque leur père est victime d'un accident cérébral, parle de notre monde actuel, de nous, de nos espoirs déçus mais pas nécessairement déchus avec cette acuité, cette grâce modeste et cette précision du geste politique et artistique qui sont la signature de cet auteur. On y revient très vite.

   LA VILLA

Citons pour finir cette journée où, à l'image de la météo vénitienne, les embellies succèdent aux intempéries, par deux belles surprises (et autant de premiers films) venues de la Settimena della critica. Au programme de cette 32e édition placé sous le signe d'une féminisme réinventé, le très prometteur Sarah joue au loup garou de la suissesse Katharina Wyss. Soit le portrait en ébullition, rage contenue et détresse anxiogène d'une adolescente mythomane et autodestructrice. Parfois un peu maladroit dans sa volonté de dire un maximum de choses mais d'une force viscérale et psychique indéniable.

   SARAH JOUE AU LOUP GAROU

Coup de cœur enfin pour le queer et subversif Les garçons sauvages de Bertrand Mandico. Cinq ados se retrouvent sur une île paradisiaque en quête de leurs plaisirs et de leur corps. Quelque part entre Jules Verne et Kenneth Anger, une odyssée androgyne du trouble sexuel, mal élevée et perverse comme on les aime.

   LES GARÇONS SAUVAGES

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Bloc-note n°1

30 août au 3 septembre

Débuts en demi teinte

Il est d'autant plus rageant d'être arrivé après les projections des films en compétition de Paul Schrader (First Reformed) et de Guillermo Del Toro (The Shape of Water) unanimement considéré par la critique italienne et internationale comme deux très bonnes surprises que depuis c'est morne plaine. Encéphalogramme plat. Une succession de films soit lisses comme une peau de bébé soit embarrassants dans leur leur désir d'empoigner les grands problèmes de notre monde actuel mais échouant totalement dans leur approche y compris formelle.

   THE SHAPE OF WATER

C'est le cas de Human Flow de l'artiste plasticien censuré par le pouvoir chinois Ai Weiwei qui s'est penché d'une caméra impersonnelle sur le sort tragique des migrants. Images captées par son smartphone (qu'il a le soin de montrer régulièrement à l'écran pour bien remercier la marque), génériques maintes fois vues, interventions remettes dans le cadre de l'auteur comme une sorte de signature peu modeste et surtout tentatives esthétisantes inutiles (un camp de réfugiés filmé avec un drone pour lui donner l'allure d'une fourmilière, une femme dont on ne sait rien de l'histoire personnelle et qui craque dos à la caméra) et frôlant la faute de goût.

   HUMAN FLOW

Chouchou de la critique et des festivals depuis la présentation de 45 ans il y a deux ans à la Berlinale (fiction déjà moins convaincante que son précédent et magnifique Week-end) Andrew Haigh concourt cette année pour le Lion d'or avec Lean on Pete. La quintessence pour ne pas dire la caricature du road movie, au scénario aussi plat et prévisible qu'une virée sur l'autoroute. Un jeune homme, que le scénario ne cesse de renvoyer dans les cordes de la lose, perd son père, adopte un cheval en fin de parcours et tente de retrouver sa tante disparue. Le même scénario qui comme la mise en scène ne joue aucune autre carte que le premier degré illustratif.

   LEAN ON PETE

Son précédent film Lebanon se déroulait presque entièrement dans un tank. C'est donc peu dire que Samuel Maoz est un cinéaste qui aime les dispositifs. Et de préférence que celui ci se voie de manière ostentatoire.

C'est le cas de son Foxtrot, fiction clinique sur le sort des jeunes appelés israéliens sacrifiés au front d'une guerre interminable par un gouvernement et une armée dont le patriotisme aveugle se soucie peu des cadavres qu'ils sèment. Dans un appartement théâtralisé, un père apprend le décès de son fils. Sauf que celui-ci n'est pas mort

et tue surtout l'ennui dans un poste frontière qui s'enlise (attention métaphore !) jour après jour. Entre une scénographie (parler de mise en scène serait faire trop d'honneur au réalisateur) pour théâtre subventionné, une dénonciation sans grand enjeu polémique (la guerre c'est pas bien) et une parabole religieuse (les fils paient pour les fautes des pères) le film enfonce les clous d'une cinéma dont le vernis de l'engagement politique s'écaille irrémédiablement dès les premières minutes. Xavier Leherpeur

   FOXTROT